Une bouchée de trop
Cela s’était passé un dimanche. Vous et votre mari aviez décidé de vous rendre au resto afin de vous offrir un bon repas après une journée bien remplie. Vous vous étiez dit que vous le méritiez amplement.
Vous étiez donc assis confortablement, tout à fait détendus et heureux de ce moment privilégié dans votre vie. Il était rare que vous alliez ainsi manger au resto tous les deux, en tête à tête. Premièrement, parce que vos moyens financiers ne vous le permettaient pas. En fait, c’était la seule raison. Vous ne pouviez vous payer cette petite gâterie qu’aux 6 mois environ, soit 2 fois par année. Ce qui était très peu.
Vous dégustiez donc ce moment inoubliable. Vous vous regardiez les yeux dans les yeux, heureux, contents, comblés, amoureux. Même si la faim vous tenaillait quelque peu, vous n’étiez nullement pressés d’obtenir votre repas, voulant étirer ce moment magique le plus longtemps possible. Vous vous étiez même offert le luxe de vous prendre chacun un verre de vin. Une petite folie, mais vous ne vous le permettiez tellement peu souvent! Raison de plus pour vous récompenser.
Le repas avait fini par arriver. Un peu trop tôt à votre goût. Mais il fallait bien manger. Vivre d’amour et d’eau fraîche ne faisait pas des enfants bien forts, et des enfants, vous en vouliez. Fortement. Tous les deux.
Vous aviez pris des pâtes, tandis que votre mari avait commandé du poulet. Vous trouviez que ça sentait délicieusement bon. Vous dégustiez votre repas très lentement, mâchiez chaque bouchée le plus longtemps possible avant de l’avaler afin de faire durer ce plaisir gastronomique. Vous continuiez à vous fixer dans les yeux.
Soudainement, vous avez vu le visage de votre mari se figer. Vous avez vu ses yeux s’agrandir de stupeur. Vous trouviez ça même rigolo au début, pensant que votre mari vous faisait encore une fois une mimique volontaire afin de vous faire rire, ce qu’il adorait faire à toute heure du jour et même de la nuit. À n’importe quel moment. Mais vous avez compris que quelque chose n’allait pas du tout quand vous avez vu son visage changer de couleur! Il était devenu rouge! Vous l’avez vu se prendre la gorge à deux mains. Vous compreniez enfin qu’il était en train de s’étouffer! Vous avez paniqué! Vous vous êtes levée subitement pour vous rendre aux côtés de votre mari. Vous avez tenté les manœuvres nécessaires afin de libérer sa gorge, mais sans succès. Vous regardiez autour de vous, cherchant de l’aide du regard. À votre arrivée, vous étiez les seuls dans cette partie du restaurant. Vous étiez toujours les seuls! Personne ne pouvant venir à votre secours. Vous vous êtes donc mise à crier à l’aide à tue tête! Aucune réponse! À croire que toute âme qui vive avait déserté le bâtiment! Vous vous demandiez si vous n’étiez pas en train de faire un cauchemar! Vous en doutiez, mais sans en être tout à fait certaine. Vous le souhaitiez même.
Vous avez donc pris la décision de laisser votre mari quelques secondes seul dans l’espoir de trouver de l’aide rapidement. Vous avez fait le tour du restaurant en courant comme une perdue tout en continuant de crier que vous aviez besoin d’aide. Ne voyant personne, vous vous êtes décidée à entrer dans la cuisine. Il devait bien y avoir quelqu’un à la cuisine quand même! Vos repas ne s’étaient pas fait tout seul! Encore là, personne!!! Impossible! Vous vous êtes dit cette fois que vous étiez certainement en train de rêver, car ce n’était aucunement réel tout ce qui se passait.
Vous êtes donc revenue vers la table où se trouvait votre mari. Personne! Volatilisé! Vous avez fouillé la pièce du regard. Rien! Vous vous êtes approchée plus près de la table pensant le trouver sous celle-ci, inconscient. Il ne s’y trouvait pas! Vous ne compreniez plus rien! Soudain, derrière la banquette, vous l’avez vu se relever. Toujours aussi rouge qu’il y avait 1 minute! Mais une chose avait changé. Il était rouge, mais à force de rire! Il était crampé! Vous le regardiez, interdite! Vous ne compreniez pas! Votre cerveau était comme déconnecté. Vous étiez totalement figée, inerte. Vous l’avez vu s’approcher de vous, toujours en riant. Et c’est là que vous avez enfin compris qu’il vous avait joué un tour, un sale tour. Qu’il s’était payé votre tête pendant tout ce temps!!! Quand il était devenu si rouge, quand vous pensiez qu’il s’était étouffé, il rougissait à force de se retenir de rire!!!
Vous vous êtes donc lentement avancée près de lui. Votre coeur battait encore à tout rompre par la peur vécue il y avait quelques instants à peine. Vous le regardiez droit dans les yeux, le visage fermé. Quant à lui, il avait toujours cet énorme sourire, fier comme un paon de son tour. Soudain, un éclair de génie a traversé votre esprit. Vous vous êtes rappelé de la date. Vous étiez le 1er avril!!! C’était un poisson d’avril!
Vous avez lentement levé votre bras. Il avait levé les siens en retour s’apprêtant à vous faire un câlin, croyant que c’était votre intention. Vous avez fermé votre poing fortement et vous le lui avez foutu sur la gueule!!! Il en est resté sonné pendant quelques secondes, les yeux grands ouverts, totalement surpris! Vous avez tourné les talons calmement, avez pris votre manteau, votre sac à main et êtes sortie, la tête haute, toujours aussi calmement, du restaurant, sans aucun regard en arrière. Aviez-vous pris la décision de le quitter définitivement, n’en pouvant plus de ses blagues ridicules? C’était définitivement la question qu’il se posait en vous regardant passer devant les vitrines.
À son tour, il s’est rappelé la date du jour. Le 1er avril! C’était ça! Il s’était dit que vous lui faisiez, vous aussi, un poisson d’avril! Mais où donc était passé tout le monde dans ce foutu restaurant? Il devait certainement rêver. Faire un cauchemar. Il le souhaitait même!